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9 septembre 2025

L'équilibre

L’espèce humaine se distingue par son pouce opposable et la faiblesse de son système pileux. On peut aussi retenir qu’elle se reconnaît à sa faculté de produire des choses inutiles, c’est-à-dire de l’Art.

 

L’Homme aime le superflu. Pour justifier toute cette énergie et ce temps perdu, il prétend que l’Art n’existe que chez les espèces capables de pensée abstraite.

 

Pour lui, la pensée abstraite est la preuve qu’il possède une âme immatérielle.
Le plus amusant est de constater que cette formidable capacité ne sert en fin de compte qu’à créer davantage d’objets et à contenter son instinct bassement matérialiste.

 

Mais l’Homme et les espèces dites inférieures ont aussi beaucoup de points communs : la violence, l’amour, les sentiments en général. Les animaux éprouvent les mêmes émotions que l’humain, seulement ils ne peuvent ni les exprimer ni les réprimer avec autant d’efficacité.

 

L’Homme se distingue aussi par sa capacité à acquérir un savoir nouveau, alors que les animaux se contentent de leur savoir inné, de leur instinct pour faire des choix.

 

Cette différence de taille ne tient qu’à quelques gènes responsables de la multiplication des cellules grises pendant la gestation et l’enfance.


En réalité, toutes les espèces suffisamment complexes ont le potentiel pour développer un jour une capacité d’apprentissage — et peut-être plus, avec un petit coup de pouce.

 

C’est ce que fit le docteur Ura Moe, prix Nobel de génétique en 2031.
Il se prit brusquement de passion pour la vie animale, qu’il désirait étudier en permanence. Le retour des guerres, des épidémies et des courants politiques épuisants et néfastes pour la pensée humaine le poussèrent naturellement à s’isoler sur une île centrale, au cœur de l’exploitation des concessions minières sous-marines. Il s’agissait d’une zone sanctuarisée dans laquelle il décida de donner à l’espèce humaine un nouveau défi : la confronter à une seconde espèce intelligente, capable de la supplanter. Il la voulut plus proche de la nature, afin d’en faire des gardiens du vivant et non plus des exploiteurs.

 

Selon lui, les élevages industriels en batteries, où les animaux n’étaient réduits qu’à de la viande, ne pouvaient pas être compensés par quelques zoos exigus ni par les modestes réserves protégées que les Humains avaient instaurées sur Terre.

 

Il pensait qu’une autre espèce, plus résistante et plus proche de la nature, pourrait rendre à la Terre son abondance sauvage. Et de toute façon, la civilisation avait déjà été en grande partie détruite par les guerres et les épidémies.

 

Seul le continent asiatique résistait encore à la chute de l’humanité. Mais sans le savoir, il participait aussi au projet du docteur Ura Moe via l’exploitation sous-marine de minerais.

 

En effet, les revenus tirés de l’extraction finançaient largement l’achat de primates et de grands félins comme références et incubateurs, ainsi que le matériel de génie génétique nécessaire. Les premières étapes produisirent beaucoup de malformations du crâne chez presque toutes les espèces modifiées. Le docteur se résolut alors à utiliser des gènes humains pour améliorer les résultats et, finalement, il parvint à créer quelques centaines de spécimens viables de sa nouvelle espèce.

 

Les embryons étaient portés par des femelles grands singes et mis au monde par césarienne pour compenser la taille trop volumineuse de leur crâne. Sa dernière tâche, son dernier cadeau à ses enfants bizarres, fut de stabiliser la nouvelle espèce afin qu’elle puisse se reproduire naturellement. Il fallut entre autres modifier les gènes des os du bassin, mais après quelques années il parvint à un résultat satisfaisant.

 

Les animaux intelligents apprirent à lire et à compter, mais ils restaient sauvages, parfois violents.
Après plusieurs décennies de recherches sur l’île, le docteur Ura Moe se diagnostiqua un cancer. Alors il fit ses adieux à ses centaines de créations en leur remettant les clés du laboratoire. Entouré de ses plus sensibles et plus intelligents spécimens, il donna l’ordre de l’euthanasier par injection. Il s’endormit paisiblement, puis son cœur s’arrêta.

 

Les décennies passèrent. L’humanité, décimée par sa propre folie, avait quasiment disparu de la surface de la Terre. Mais sur les océans, la nouvelle espèce des Tsuki régnait en maîtres sur la plupart des archipels des Caraïbes et du sud-est asiatique. Pour ne pas se heurter de front aux derniers humains résistants, les Tsuki avaient décidé d’envahir en priorité les zones arctiques, la toundra et la taïga.

C’est là que l’histoire commence, au cœur d’une nuit polaire.

 

Un vieux bus avançait péniblement dans la neige, ses phares perçant à peine le rideau blanc du blizzard. À l’intérieur, reposait ce qui semblait être un animal humanoïde à la fourrure orange.
Apparemment endormi, il s’était recroquevillé pour conserver sa chaleur.

 

Au dehors, il faisait nuit, les flocons bombardaient les fenêtres. On distinguait à peine les bords de la route.

 

Tous les sièges étaient occupés par d’autres créatures. Sous leurs couvertures, on devinait à peine leur monstruosité, mais un détail dans le relief de leur fourrure, la forme de leurs membres ou une queue qui dépassait trahissait toujours leur véritable nature.

 

Leur âge variait peu : ils avaient tous entre dix et quinze ans. Le seul adulte était le conducteur du bus. Mais tous étaient des Tsuki.

 

Dans ce bus cahotant sur une route glacée de toundra, Smudgie grelottait sous sa couverture élimée. Ses crocs cognaient presque de faim contre sa mâchoire.

 

“Je crêve de faim” se plaignit Smudgie.
“Ah, toi aussi, il nous faudrait de la bonne viande encore fumante” commenta Lidia.

 

Le voyage n’en finissait plus, et elles devaient trouver quelque chose à se mettre sous la dent.
Soudain, le bus heurta un élan, comme posé au milieu de la route pour répondre à leurs prières d’un bon repas.

 

Smudgie descendit du véhicule la première. Sa mâchoire aux dents acérées, mi-humaine mi-animale, se referma sur le cou de la créature. Elle déchira sa fourrure, sa peau et sa chair. L’élan était toujours en vie. Le sang jaillit de la plaie béante, les râles de la victime se noyèrent dans des gargouillis sinistres.

 

De nouvelles mâchoires se joignirent au festin, déchiquetant le corps plaqué au sol.
Les moins violents, et ceux qui avaient prévu des réserves, ne réclamèrent qu’un ou deux os à moelle de la dépouille.

 

Ce qui ne pouvait être mangé, comme les bois de l’élan, fut recyclé en poignards et en outils.
Ils avaient des crocs, mais manquaient de griffes. Les Tsuki possédaient des mains semblables à celles des humains.

 

La route fut déblayée et le bus put reprendre son chemin.

 

Les Tsuki les plus ancient régnaient sur les plus jeunes. Les plus malins suivaient les ordres des anciens, dont l’objectif était d’étendre les territoires de chasse. Leurs instincts pour la chasse et la domination des autres espèces étaient pondérés par la volonté de conserver l’équilibre écologique des espèces sauvages.

 

Les Tsuki du conseil des anciens envoyaient régulièrement une partie de leur meute vers de nouvelles terres, leurs silhouettes disparaissant dans les brumes lointaines.

 

Les Tsuki et leur empire de prédateurs avaient été crées omnivores pour sauvegarder une partie des proies et conserver l’équilibre dans une étrange volonté écologique.

 

Les jeunes n’étaient pas surveillés en permanence par les anciens qui étaient maintenant loin. Ainsi les conflits de dominance émergèrent après les premières chasses.

 

Pour établir les rapports de dominance dans la meute des concours de chasse furent organisées. Les moins doués devaient s’acquitter des tâches domestique ou étaient envoyés sur la côte pour pêcher.

 

Certains désiraient appliquer à la lettre les ordres de repeupler les cités des Hommes, d’autres voulaient inventer leurs propres règles et vivre dans des habitats nomade.

 

Une nouvelle meute séparatiste se forma, avec ses propres chefs. Mais dans un climat polaire, la survie imposait de coopérer malgré les rivalités. Les ancients répondirent au messager des loyaliste qu’ils devaient venir en aide aux réfractaires nomade s’ils le réclamaient.

 

Sur l’ordre des ancients des parties de chasses mixtes nomades/loyalistes furent organisées pour calmer les rivalités. Deux Tsuki qui se détestaient furent contraint de chasser ensemble, partager une carcasse, et protéger la meute contre le froid.

 

Les jeunes découvrirent de nouveaux territoires, de nouvelles proies, et d’autres créatures plus rare : Des humains nomades vivants à l’ancienne en harmonie avec la nature. Les Tsuki étaient partagés entre laisser vivre les humains et prendre leur territoire.

 

Un colonisation réussie était la preuve de leur maturité. Ceux qui échouaient risquaient d’être rejetés de la grande meute.

 

Même loin, les anciens pesaient sur eux : ils savaient qu’un jour ils devraient rendre des comptes.

 

Leur existence était soumise à ce double enjeu : survivre et prouver leur valeur aux anciens.

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